Trois élèves

Aline
Première classe, Petite Section. Elle est toute petite, un caractère bien trempé, et elle ne peut pas obéir. Elle ne vient jamais s’asseoir avec les autres sur le banc écouter des histoires ou chanter, elle ne reste pas assise pour travailler, elle trempe ses doigts dans la peinture durant quelques secondes, puis laisse tout en plan pour mettre de la peinture partout dans la classe, sur les autres et sur moi… Dans la salle de sport, elle ne suit jamais les parcours que je m’évertue pourtant à rendre lisibles pour des enfants de moins de 3 ans… Elle court dans tous les sens, comme si elle n’entendait pas mes appels de plus en plus forts, ni ceux de l’ATSEM. Dans le vestiaire, à l’heure si difficile de l’habillage, lorsque nous nous retrouvons à deux adultes en hiver, avec 31 petits enfants qui ne savent ni mettre leurs manteaux, leurs pulls, leurs écharpes, leurs gants, leurs chaussures qu’il faut lacer, et qu’il fait 3° dehors, Aline est au pire. Incapable de se concentrer, d’exister, de penser à s’habiller. Au mieux elle regardait Victor, l’autiste de 6 ans, en Petite Section depuis 3 ans, qui se roulait par terre parce qu’il ne voulait jamais mettre ses chaussures, et l’AVS non formée, tout droit sortie de l’ANPE, se demandant ce qu’elle faisait là, tout comme Aline en fait… A chaque fois, ou presque, nous vivions le même cinéma…
Alors très vite ce fut la valse des cris, des menaces, des punitions qui tombaient et qu’elle ne comprenait pas. Elle pleurait, fort, beaucoup, et rien n’y faisait. je l’excluais du groupe, je la forçais à mettre ses chaussures au plus vite, parfois je la laissais, dépité, courir dans tous les sens…. Que faire….
Je n’étais pas titulaire, je n’étais dans cette classe qu’un jour par semaine,  mais je voyais bien qu’elle souffrait, qu’elle était au plus mal, mais je me sentais bien incapable de l’aider, au mieux de la calmer un peu, parfois…. L’autre maîtresse l’avait prise en grippe, et nous la laissions s’enfermer dans des mimiques ; elle s’isolait, et petit à petit elle perdait pied et ne mettait pas de sens sur sa présence à l’école.
Un jour, au lieu de  lui crier dessus et de la punir, je lui ai parlé doucement, avec patience en lui mettant ses chaussures… Elle est venue, elle m’a fait un câlin, et est allée s’asseoir sur le banc tranquillement… J’ai compris la violence de l’école pour un petit enfant de 3 ans, l’incompatibilité de certains au rythme de la vie collective, et que parfois, simplement, l’autorité n’était pas qu’une question de grosse voix.

Iliès
Moyenne Section. Il se roule par terre. Il est 11h30, tous les autres élèves viennent de partir manger ,  soit à la cantine, soit avec les parents ou nounous. Il se roule par terre dans les centaines de petites pièces de ce jeux qu’il a fait tomber une dizaine de minutes avant le moment de ranger. La menace est tombée : tu ne sortiras pas de la classe tant que tu n’auras pas rangé. Il teste. Il tente, comme toujours, pour voir si ça va marcher, si moi ou l’ATSEM va abandonner, comme sûrement sa mère chez lui…. Mais non. On est là à la regarder à attendre, et il se roule par terre, pousse des cris, nous regarde, essaye la pitié, la colère ou le coup du petit enfant mignon avec des gros yeux. Pas de chance, ça ne marche pas. Il n’arrive pas à croire que si, qu’il n’a pas le choix et qu’il va ranger.
Il a rangé finalement et rejoint les autres à la cantine. Il ne supportait pas le rappel à l’ordre et ne comprenait pas pourquoi il était puni. Un jour, alors que durant une récréation, alors que je l’avais isolé dans la classe des petits ou une autre maîtresse travaillait avec un petit groupe d’élèves, il s’est griffé le visage jusqu’au sang, de colère. Colère contre lui-même, contre l’école, contre le monde. Les seuls moments où il trouvait le calme était lorsqu’avec un livre, il regardait les images et parlait, tout seul, de manière incompréhensible. Perdu dans son monde, Ilies se coupait des autres, qui déjà à 5 ans l’avaient un peu isolé, comme on isole la différence. Que faire, que penser quand son métier est de cadrer et d’être l’ordre violent qui normalise le groupe ?

Armelle
Elle venait de Mayotte, et je l’aidais à raccrocher dans son CE2. Arrivée depuis 1 ans, elle vivait chez un “Oncle”et une “Tante”. Elle ne semblait jamais bien raccrocher à la réalité. Elle pouvait me demander si le Monsieur au fond de la salle était mon papa (en fait l’inspecteur qui avait une barbe blanche) puis partir effrayée d’un serpent en peluche qui traînait dans la classe. Je n’ai jamais bien su dans quelle réalité elle vivait, ni ce qui s’était réellement passé à Mayotte. Elle était souvent plongée dans une grande tristesse qui faisait souvent couler des larmes. Elle chantonnait tout le  temps et surtout quand il ne le fallait pas. Elle partait dans des éclats de rire au moindre incident. Elle était très attachée à sa maîtresse et se demandait tout le temps comment on faisait les bébés. Elle voulait toujours connaître tous les membres de la familles des adultes qu’elle rencontrait à ‘l’École. Elle voyait des monstres et des loups par la fenêtre la nuit, du haut de l’immeuble, et j’avais beau lui dire que les monstres étaient surtout dans les livres et qu’en banlieue lyonnaise , ça faisait longtemps qu’on avait pas vu de loups, elle n’en démordait pas. Elle parlait tout doucement, sautait d’un sujet à l’autre, et était très difficile à suivre…. Un jour en salissant avec un feutre son pull, elle a eu très peur du “bâton” de sa tante… Le soir même, la veille des vacances, elle était effrayée de rentrer chez elle, en larmes et s’en voulait beaucoup de son aveux.
Dans ces moments là, même après avoir appelé l’assistante sociale, on se sent vraiment impuissant.

 

 

 

Toujours en grève

« ho, ca va, vous, vous êtes toujours en grève, bande de feignasses… ». Il parait même qu’il y en a qui croient que nous sommes payés pendant les jours de grève… C’est une bonne idée ; mais non pas plus qu’à la SNCF. En fait, nous n’avons pas besoin, on a les vacances pour ça, et les mercredis.
Faire une grève est toujours un équilibre difficile. Comme tout service public, nous savons que nous allons paradoxalement mettre dans la merde les gens pour qui nous nous battons.

Pour ma part je ne fais pas grève pour gagner plus, sinon je changerai de métier, ça irait plus vite. Je fais grève contre mon ministère, contre des petites choses que personne ne voit et qui gangrènent l’éducation de nos enfants.
Le seul réel problème qui me pousse à pas toutes les faire, c’est cette affreuse idée du ministère qui calcule  le nombre de jours de grève en prévision pour faire son budget.  D’ailleurs depuis qu’on est obligé de prévenir la grève pour un service minimum inexistant, ça doit être plus pratique pour faire les comptes….

Je me souviens d’une grève, où je suis allé à l’école pour travailler, pour faire une réunion qui organisait je ne sais plus quoi… Je me souviens qu’on se cachait pour pas que les parents nous voient et nous engueulent de ne pas prendre leurs enfants sans être payés…
Alors c’est vrai qu’une école fermée, c’est un peu la république qui se ferme au peuple. C’est aussi la grande garderie qui rend les enfants à leurs parents.
Mais, décider de ne pas faire grève, c’est aussi expliquer, aux parents qui travaillent, qu’on ne va pas garder les enfants des collèges grévistes, qu’on ne peut pas en avoir 150 dans sa classe… Alors s’engagent des négociations ardues qui feraient pâlir un syndicaliste FO rail. Et alors, dans un grand moment d’absurdité, il est arrivé, qu’un papa, ou qu’une maman ne sachant pas quoi faire de son enfant nous lance fièrement et avec dédain :  « mais je travaille, moi ! » .
Les enfants, comme les parents, oublient parfois que nous aussi, nous travaillons, dans les écoles.

Toujours en vacances

« Ho ! Ça va ! Vous, vous êtes toujours en vacances, bande de feignasses… ». Cette phrase revient sans cesse. C’est peut-être l’avis le plus partagé sur le métier. Et que faut-il répondre ? Parfois, on a presque envie de s’excuser. Souvent on se justifie sur la fatigue, le salaire, le besoin des enfants, le besoin de préparer des cours… Des fois on tente le coté agressif : « Si tu es jaloux, tu n’as qu’à passer le concours ! ».  « Ah ? Hein ! Tu veux pas ? Hein ? Tu vois ! Mon métier il est dur, je mérite des vacances !»…. D’autres fois, on concède, c’est vrai, on en a trop, mais on est bien content quand même.
Je ne sais pas pourquoi, c’est comme si les gens voulaient se venger de toutes les brimades de leurs anciens profs. Devenus profs, nous voilà jugés à notre tour. Comme quand on était à l’école, il faut se justifier : tu as bien fait ton travail ? Tu as bien préparé tes cours ? Tu pars à 16h 30 ? Mais tu n’as pas du travail pour le lendemain ? En pendant les vacances, tu révises tes leçons ?
Lorsque je travaillais en dehors de l’école, c’était normal de venir et de partir aux horaires de travail, de se plaindre du trop de travail, et de rêver de rtt supplémentaires…
Mais enfin les vacances c’est super !  Et toutes les six semaines, j’aime ce métier qui me permet de vivre. Non pas grâce  à l’argent, mais grâce à mes vacances. C’est le temps de la lecture, d’aller au ciné, de voir des amis, de faire la cuisine, de faire du sport, d’oublier un peu le travail qu’importe, de devenir libre… Un des plus beaux sentiments, dans ce métier, arrive vers le début du mois d’Août, quand cela fait des semaines que l’école est terminée, que le temps se fait long, que le plaisir de la paresse domine. C’est le temps de l’oubli. Oublier que nous avons un travail, croire que la vie c’est ça, juste du plaisir, du temps et du partage. Oui, c’est vrai,  nous devenons, pour un peu de temps, les aristocrates du temps libre.
Alors, vous pouvez toujours faire la révolution, moi je pars en vacance….

8h 29

Il n’y a plus de cloche, mais le tempo est toujours le même. Quelques minutes avant, le silence se perd encore entre les couloirs vides, les portes alignées, les portes manteaux et les chaises dans les classes, désespérément vides, que les fantômes de la nuit ne peuvent plus remplir. Quelques femmes de ménage terminent leur travail alors que l’école s’apprête au réveil.
Quelques minutes avant, c’est le temps des adultes, pour se saluer, pour se rassurer, pour recoller une affiche qui décidément ne tient pas. C’est la valse automatique des « bonjour ! » et des « comment ca va ? ». C’est le calme, le silence, et parfois la peur. Ca sent une drôle d’odeur qui mélange les produits ménagers des plus abrasifs, la café brulé et l’urine qui provient des toilettes que la mairie ne veut plus réparer
Le pôle d’attraction du matin, c’est la photocopieuse, elle avale les enseignants plus rapidement que les feuilles A4, éternels décors de l’éducation moderne. Il y a une politesse de la photocopieuse, ou pas… On peut établir tout un code sociologique : entre ceux qui s’organisent au mieux, bourrés de signets, et ceux qui arrivent toujours à 8h 24 avec une semaine de fiches à copier ; toujours perdus entre les tiroirs à remplir, les rouleaux à débourrer, et les photocopies bonnes à jeter parce qu’un coup de massicot mal placé sur les A3 a coupé l’exercice en deux. C’est là que se nouent des amitiés et des haines farouches. Mais le pire des crimes reste de ne pas laisser faire une copie au collègue pressé alors que toi, tu es en train d’en faire trois ramettes.
Petit à petit l’angoisse augmente, le fil de la journée se déroule en quelques secondes, et c’est là, alors que la file à la Machine augmente qu’on se rend compte qu’on a rien prévu de 11h 17 à 11h 29, qu’il faudra faire un choix à la récréation entre aller photocopier un coloriage magique, aller aux toilettes, où enfin trouver le temps d’appeler la librairie ; en même temps commander 3200 gommes au lieu de 32, ce n’était pas très malin….
C’est bientôt l’heure et les infos commencent à tomber.
«  Mohamed ne mange pas à la cantine… », « Il ne faut pas laisser partir Dylan, sa grand-mère vient le chercher, elle sera en retard, elle a rendez-vous au tribunal… », Martine, la collègue d’à coté en a marre : des élèves de ta classe ont écrit au tableau « sale pute », faut absolument trouver qui c’est ; « et au fait, il n’y a plus de toner dans la photocopieuse, l’imprimante est en panne, tu pourras jeter un coup d’œil, faut commander des cartouches, mais je ne sais pas lesquelles il faut… », « Tiens ! C’est la mère de Faysénaelle au téléphone, elle n’est pas contente que tu l’aies traitée de gros bébé… », « Tu sais aujourd’hui ils coupent les arbres tu ne pourras pas faire sport…»,  « Tu pourras me donner ton livre avec les séances d’art visuel ? », « Faut que je règle un problème avec Islème, tu pourras me l’envoyer –  il a léché les feuilles de peinture, maintenant ca bave »… Le directeur qui passe : « Ah, fallait que je te vois, si la police vient pour Arménian, tu me l’envoies et tu dis qu’il n’est pas à l’école aujourd’hui. Sinon le psy pourra pas passer finalement cette après midi, il a une urgence à Victor Hugo, un collègue est gravement malade, l’inspectrice veut qu’il parle à l’équipe, il te rappelle »,  « Bonjour je suis la maman de Kenya, Je voulais vous dire qu’elle n’a pas fait ses devoirs parce qu’hier, sa grand-mère est rentrée du pays, on a fait la fête et elle s’est couchée tard…», Le directeur qui repasse, « Vanessa n’est pas là, son petit est malade, tu auras quatre Cm2 dans ta classe, non, évidement, y’aura pas d’remplaçant. »
Et puis c’est l’heure, ils arrivent. Il faut être prêt à débuter une nouvelle journée ne sachant jamais si elle va se passer comme prévue. Parce que ce qui commence, là, à 8h30, ce n’est pas de la production, c’est juste l’éducation de petits humains qui arrivent avec leurs histoires, leurs envies, leurs peurs, leurs peines, et le plus souvent, de bon matin, un immense sourire de joie en entrant dans la classe.

Pour un début

Nous sommes partout. Nous sommes dans les plus petits villages, dans les banlieues les plus à l’abandon, dans les quartiers les plus riches. Toutes la population est passée chez nous et nous avons en charge tous les enfants de France. Nous croisons tous les jours les parents et un nombre incalculable de professionnels : les services d’entretiens, les travailleurs sociaux, les vendeurs, la police, la justice… Et pourtant, personne ne sait vraiment ce qui se passe réellement dans un école, dans une classe, dans cette relation si particulière d’un groupe d’enfants, éduqué par un groupe d’adultes.
Je suis professeur des écoles, encore un peu débutant, en banlieue. La vraie, la dure, celle que nous avons abandonnée sans cesser de la regarder, celle que nous avons maquillée pour que les barres restent scintillantes de loin, du centre ville où j’habite. Au cœur de ces villes perdues, il n’y a rien, pas de vie, juste la peur qui gangrène chaque jour des familles innocentes.
Tous les jours, au cœur du quotidien, ça débute comme ça. A l’inverse de la pendule : sortir du centre ville pour rejoindre les villes périphériques, croiser, très tôt, la file inverse des voitures de travailleurs qui vont s’engloutir dans la ville. Nous allons là où personne ne va.
Nous allons sur de petites routes de campagne qui débouchent dans de petits villages évidés, mais aussi entres les barres et les tours de banlieue, sur les parkings et les pelouses louches qui bordent les groupes scolaires. Nous garons notre voiture dans l’incertitude de la retrouver intacte puis nous nous engouffrons dans la Machine.
L’école trône au milieu du quartier, comme un résurgence encore vivante de la République, de la communauté, de cette envie d’apporter l’idée du Savoir partout à tous. Alors c’est vrai, qu’ici, entre les populations des pays pauvres en errance, entre ceux qui sont là depuis des décennies mais toujours en marge, ceux qui veulent surtout partir, entre la violence, l’extrême pauvreté sociale et culturelle, le Sanctuaire paraît bien faible. Mais ça tient.
Nous sommes là, nous accueillons les enfants qui deviennent des élèves, nous accueillons les adultes qui deviennent des parents, et nous devenons des enseignants.
La grande Comédie de l’éducation peut alors débuter. Le grand spectacle est là et présente des élèves de plus en plus inventifs pour nous faire craquer ou rigoler, des enseignants qui vont du modèle de perfection à la perversité absolue, une administration qui ferait mourir de rire Kafka. Un théâtre qui ne cesse jamais ; car comme quand nous étions nous-même élèves, l’école existait avant nous, et existera après nous.